Chamanisme
février 25, 2008 par associationart
Pour reprendre la définition de Michael Harner, le chamanisme est “une méthode servant à ouvrir la porte d’une autre réalité”. Et même si cette autre réalité participe de l’Autre Monde, le chamanisme n’est pas une religion en tant que telle mais un ensemble de pratiques spirituelles et de techniques visant à obtenir et à maintenir le bien être et la santé des membres d’une communauté. Il y a une vision chamanique du monde qui existe sur plusieurs plans : le monde intermédiaire, le monde supérieur et le monde souterrain. Traditionnellement les moyens d’accès d’un monde à l’autre sont le poteau, l’arbre ou l’échelle, c’est à dire l’Axis Mundi. Du chaman (d’après un mot d’origine sibérienne utilisé dans toutes les parties du monde depuis la fin du XIXe), habilité à franchir cette frontière entre les différents mondes, on attendait qu’il guérisse, qu’il assure la moisson, qu’il dépiste le gibier, qu’il soutienne les guerriers au combat, qu’il prédise l’avenir et confectionne toutes sortes d’objets magiques, tels que talismans, amulettes et fétiches. Il assurait en même temps une assistance spirituelle et plus tard, servit aussi de prêtre ou de psychiatre, de médiateur ou de juge. Il était en outre investi des fonctions de conservation et de transmission de l’histoire de la tribu sous forme de mythe ou de légende et de généalogies apprises par coeur. Le chaman est capable d’utiliser son pouvoir et son expérience pour demander conseil, pour le bien de l’individu et de la collectivité, aux âmes des défunts dont on pensait qu’ils avaient une connaissance profonde de l’avenir. On recourrait aussi à lui pour les charmes d’amour ou pour l’acquisition et la protection d’un bien et pour être complet et ne pas cacher ce que son rôle pouvait avoir de “sombre”, il avait la charge à l’aide de rituels inquiétants et incompréhensibles pour le non initié de faire souffrir l’adversaire ou le voisin désobligeant…
Les techniques des chamans sont étonnament similaires à travers le monde, même dans des cultures très différentes, de la Sibérie et de la Mongolie au continent américain, en passant par l’Asie, il n’y a donc rien d’étonnant à ce que la vision chamanique du monde se retrouve dans les mythes fondateurs de toutes les grandes cultures de l’Antiquité, que ce soit en Egypte ancienne, en Grèce, ou chez les peuples celtes et germains, et le chamanisme en lui même est suffisamment souple et adaptable pour s’intégrer sans heurts à d’autres doctrines, religions, idéologies et pratiques, ce qui justifie sa présence au sein des diverses traditions païennes. Rien d’étonnant non plus à ce que certains spécialistes le fassent remonter au lointain paléolithique et lui attribuent la paternité de l’art rupestre. Selon Jean Clottes et David Lewis-Williams notamment “Les abris ornés sont souvent considérés comme des portes entre le monde réel et le monde-autre, qui peuvent fonctionner dans les deux sens. Les esprits peuvent en surgir et, à l’inverse, il est possible de pénétrer dans le monde de l’au-delà. Ce sont des lieux propices aux recherches des visions. Celui qui veut recevoir la visite d’un esprit auxiliaire ou avoir accès par la transe à la réalité du monde surnaturel ira dans la solitude favorable à leur rencontre, au pied des parois décorées chargées de puissance. Lorsqu’on pénètre dans l’un de ces mondes, on le fait souvent par un tunnel. L’analogie avec la pénétration dans le monde souterrain, attestée pendant toute la durée du Paléolithique supérieur en Europe, est frappante”.
Le célèbre mythologue Joseph Campbell a analysé les grand éléments qui définissent l’art du chaman, parmi lesquels on remarquera la danse rituelle, la possession d’une baguette ou d’un bâton magique, la transe extatique, le port d’un costume animal,et l’identification au dit animal, et le contrôle d’un animal magique ou “familier”. Et pour son “voyage” , le chaman se sert donc de la transe qui peut être déclenchée par des drogues hallucinogènes mais aussi par le jeûne, la souffrance, la concentration intense, des sons lancinants et répétés (le tambour surtout, ou le chant), la fièvre et la maladie, ou la privation sensorielle dans l’obscurité et l’isolement. Mircéa Eliade établit d’ailleurs une distinction entre le “chaman pur”, qui ne parvient à un état altéré de conscience que par des moyens spirituels et le “chaman dégénéré” qui use, pour ce faire, de plantes hallucinogènes.
Le Néo Chamanisme occidental est né de la fusion entre l’expérience psychique et la spiritualité, quand dans les années 60, dans l’espoir de retrouver des liens avec l’aspect sacré de la Nature, les ethnologues qui auparavant assimilaient le chamanisme à un charlatanisme psychopathologique, en adoptent la nouvelle vision révélée par Mircéa Eliade : le chaman est un homme religieux et sa transe est une forme d’extase commune aux mystiques de toutes les religions. Leur emboitant le pas, les chimistes et les pharmacologues se mettent à s’intéresser aux plantes et drogues hallucinogènes tandis que les étudiants, issus de la contre culture, partent à la rencontre des peuples chamaniques et de leurs plantes sacrées (pour Castaneda, le chamanisme est un modèle de quête spirituelle). A ce titre, le néo chamanisme s’éloigne de sa fonction originelle qui est d’oeuvrer pour le bien de la communauté, pour devenir une méthode de développement personnel.
Malheureusement, le chamanisme n’échappe pas aux phénomènes de mode pas plus qu’à la récupération opportuniste … l’apparition par exemple du chaman d’entreprise, concept présenté comme l’application de pratiques anciennes aux questions contemporaines du monde des affaires, est basé sur un principe assez simpliste : l’entreprise peut être comparée à une tribu ou à un peuple traditionnel. Ainsi, le chamanisme est redéfini dans une démarche de motivation de rendement accru par des activités communes et “exaltantes” telles que le saut à l’élastique, les descentes de gorges en rafting, les week end de survie, les combats de paint ball, etc. Dans l’état actuel d’isolement des individualités, on se sert du prétexte du modèle pseudo communautaire de l’entreprise pour accomoder le chamanisme à la “sauce management”.